La douce folie de changer le monde

Pour cet article de Chemins des Sens, j’ai eu envie de vous parler de ma douce folie… celle que j’ai, je pense depuis mon enfance, de changer le monde. Une conviction renforcée certainement durant mes années d’étude de théologie où mon premier coup de cœur théologique était celui pour la pensée de l’un de mes professeurs Gabriel Vahanian qui répétait dans ses propos comme dans ses écrits que le sacré n’aspirait qu’à changer de monde, là où l’utopie d’une pratique religieuse consiste à simplement changer le monde. 

Une nuance qui n’en est pas une, quand on sait que finalement, il existe en chaque être humain une capacité extraordinaire : celle effectivement de changer, de créer, d’interagir avec le monde. Cette capacité n’est pas réservée à quelques génies, ni à quelques héros. Elle est là, discrète, fragile parfois, mais réelle. Elle ressemble à une semence invisible qui attend la confiance pour germer. Elle suppose une forme de liberté intérieure, une audace, presque, on y revient : une folie.

C’est ce que souligne Bertrand Piccard en nous rappelant cela :

« Comment ne pas faire sienne cette citation d’Henry Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge : « Seuls ceux qui sont assez fous pour penser qu’ils peuvent changer le monde y parviennent. » Alors soyons assez fous et regardons comment on pourrait faire. »

Cette folie n’est pas une déraison destructrice comme certains gouvernants de ce monde. Elle se vit plutôt dans une confiance créatrice. Elle est le refus de croire que tout est figé. Elle est le choix de croire que quelque chose de nouveau peut, toujours et encore, advenir à travers nous.

Mais cette transformation ne se fait jamais seul.

Elle se vit toujours dans une relation.

Exister, c’est entrer dans la musique du monde

Prenons, pour éclairer cela, l’exemple de la musique : La musique nous offre une image magnifique de cette interaction permanente entre soi, les autres et le monde.

Yann Goupil écrit :

« La musique n’existe qu’à être jouée, exécutée, improvisée y compris par celle ou celui qui l’écoute, puisque celui-ci ou celle-là existe aussi bien en musique que celles et ceux qui la composent, la jouent ou l’improvisent. »

Nous ne sommes pas spectateurs de la vie.

Nous en sommes les interprètes.

Même lorsque nous croyons simplement écouter, nous participons déjà.

Le philosophe Jean-Luc Nancy le soulignait avec une ingénieuse profondeur :

« Le sujet et l’objet de la musique se réalisent ensemble, qu’on entende par là l’auditeur et l’œuvre ou bien le compositeur et l’œuvre, ou bien l’œuvre et la situation, etc.»

Il en est de même pour notre existence.

Nous ne sommes pas face au monde.

Nous sommes dans le monde.

Et le monde se transforme à travers notre manière de l’habiter.

Platon l’avait déjà pressenti :

« La musique donne une âme à nos cœurs, des ailes à la pensée, un essor à l’imagination. »

Créer, aimer, agir, croire : tout cela donne des ailes invisibles à notre vie.

Le Dieu qui libère sans contraindre

Ainsi au cœur de cette capacité de création, il y a une découverte essentielle : Dieu ne contraint pas.

Il propose.

Il appelle.

Il attire.

Avec une infinie douceur.

Alexandre Dumas l’exprime pour sa part dans une formule pertinente très imagée :

« Dieu pêche les âmes à la ligne, Satan les pêche au filet. »

Le filet capture.

La ligne attend.

Le filet force.

La ligne respecte.

Dieu ne nous enferme jamais.

Il nous libère pour que nous devenions pleinement nous-mêmes.

Sa puissance est à voir comme une douceur.

Sa force est à percevoir dans une patience.

Son amour est clairement de l’ordre d’une liberté.

Dieu, ce dernier amour qui guérit tout

Souvent, nous avançons dans la vie à travers des blessures, des déceptions, des espoirs brisés. Nous croyons parfois que ces fractures nous empêchent d’être pleinement vivants. Que chaque pas de plus est une avancée avec nos boulets aux pieds.

Mais c’est là certainement une mauvaise piste, une erreur de ressenti car rien n’est perdu.

Tout peut devenir chemin.

Comme l’écrit l’auteur compositeur et interprète Ycare :

« Plus important qu’un premier amour, il y a le dernier.
C’est plus grand, je trouve, d’être le dernier amour parce que c’est tout simplement celui qui a su panser tous les précédents. Non pas en les occultant, mais en les surpassant.
Celui qui te fait presque accepter qu’ils n’étaient que des jalons émaillant le chemin qui te menait à lui. »

Dieu est à la fois celui qui nous aime le premier et cet amour si important, qui quoi qu’il arrive demeurera le dernier amour.

Non pas celui qui efface notre histoire.

Mais celui qui la transfigure.

Celui qui donne sens à tout ce que nous avons vécu.

Celui qui révèle que rien n’a été inutile.

La foi humble qui ouvre l’impossible

Nous croyons souvent que la foi devrait être forte, solide, inébranlable.

Mais la vraie foi est souvent petite.

Fragile.

Discrète.

Et pourtant, elle devrait nous suffire.

La théologienne et auteure Marion Muller-Colard écrit cette prière que nous pouvons faire nôtre :

« Si j’avais la foi comme un grain de moutarde, je pourrais faire de grandes choses, mais avec la foi qui est la mienne, Seigneur, donne-moi de me réjouir des grandes choses que tu fais. »

La foi n’est pas d’abord ce que nous faisons. C’est bien plus ce que Dieu fait en nous.

Elle n’est pas une performance mais bien plutôt une disponibilité. Ce n’est peut-être pas inutile de nous le rappeler quel que soit notre foi et notamment pour ceux qui pratiquent actuellement le Carême ou encore le Ramadan.

Devenir créateur de vie

Changer le monde ne commence pas par des actions spectaculaires.

Cela commence bien par une présence. Une écoute. Un geste. Une parole. Un acte d’amour.

Chaque fois que nous créons de la beauté, nous participons à la création du monde.

Chaque fois que nous aimons, nous participons à l’œuvre de Dieu.

Chaque fois que nous faisons confiance, nous ouvrons une possibilité nouvelle.

Dieu ne nous demande pas d’être tout-puissants.

Il nous invite à être vivants. Libres. Créateurs. Et profondément aimants.

Car le monde ne change pas seulement par la force comme on pourrait parfois le craindre ou le constater. Il change par la douceur. Cette douceur invincible de Dieu pour les croyants.

Un Dieu qui, patiemment, pêche nos âmes à la ligne.

Et nous apprend à devenir, à notre tour, des créateurs, des créatrices de vie.

Voilà de quoi prendre des chemins libres, créatifs et aimant qui font sens.

La douce folie de changer le monde